Michel Onfray sur la médecine, le placebo et le transhumanisme

Michel Onfray réfléchie à l'évolution de la médecine, au pouvoir des mots à travers l'effet placebo, ainsi qu'au transhumanisme, cette idée d'un homme augmenté et immortel que le futur promet aux ultra-riches.
Date de publication : 27 Février 2017
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1:03 J'ai un immense respect pour votre métier. J'ai fait un infarctus à l'âge de 28 ans (=> Il sait à quel point la vie est précaire).

2:00 N'oublions pas les limites de notre temps ! On sourit quand on lit Molière qui a créé le personnage de Diafoirus pour se moquer de la médecine, mais dans 300 ans, on se moquera de notre médecine comme on se moque aujourd'hui de celle de Diafoirus.

2:30 Si on pense en matière de longue durée, ont peu penser que nous sommes à l'origine de quelque chose de tout à fait neuf.

2:40 Un médecin c'est un chaman. L'effet placebo c'est 30% du soin. Par conséquent, il suffit d'être psychanalyste, médecin, soignant, pour déjà d'une certaine manière soigner.

3:40 Nous avons hérité de la pensée grecque (voire hindou) que le corps et l'âme (immatérielle) sont séparés : l'âme c'est bien (c'est ce qui nous rapproche de Dieu) alors qu'il faut mépriser le corps (c'est ce qui nous rapproche du péché).

5:20 De part ce concept d'âme immatérielle, on est allé très loin dans la médecine psychosomatique (freudisme).

6:55 Or, il existe un système neurovégétatif qui pourrait expliquer l'effet placebo. Mais personne ne l'étudie. Pourtant, on le sait, les mots peuvent soigner.

8:00 Il faut repenser la médecine dans des catégories post-occidentales.

8:05 Nous sommes dans une logique idéaliste, nous vénérons plus les idées que la réalité. C'est pourquoi nous sommes portés plus sur l'archive que sur les patients. Michel Foucaut étudie la folie via l'archive mais n'a jamais rencontré un fou !

9:05 On va aujourd'hui vers l'effacement du corps. À l'époque où j'ai fait mon infarctus, mon vieux médecin avait été formé par des médecins du 19ème. Il disait : « On avait appris à gouter les urines » pourquoi ? Car les médecins s'occupent moins du corps que de l'archive qui « dit » le corps. Certains médecins auscultent à peine. Ils se concentrent sur les analyses, les radios, etc.

Le débat français sur « l'âme est-elle matérielle ? » (moniste contre dualiste) nous a piégé dans une vision des choses qui nous empêche d'aller voir et d'étudier ce système neurovégétatif. On sait qu'il produit des effets et qu'il existe (via l'effet placebo) mais on ne le voit pas. On ne connaît pas quel organe est impliqué, on ne l'étudie pas. On devrait travailler dans cette direction.

15:40 Antiphon d'athène (-480 à -410) dit : « On peut soigner par le verbe ». On peut aussi tuer par le verbe. J'ai accompagné ma compagne pendant 13 ans dans un cancer. Elle est décédée. J'ai rencontré des médecins. Ils peuvent balancer des informations qui sont mortelles.

16:30 John Langshaw Austin appelle ça « le performatif » dans son livre « quand dire c'est faire ». Le médecin c'est le maître du performatif. C'est aussi le langage du médecin qui soigne. C'est pourquoi la relation que le médecin entretient avec son patient est une relation humaine très importante. Évidemment le mot ne suffit pas ! Ce n'est pas tout. Le verbe ne peut pas sauver d'un cancer en phase terminal. Mais la parole peut avoir des effets sur le corps. Le chamanisme, c'est ça.

18:10 Georges Canguilhem : « La médecine est un art au carrefour de plusieurs sciences ». La science c'est bien. Mais n'oubliez pas l'art ! Le médecin peut très bien passer sa carrière à se cacher derrière l'archive qui dit l'être : la radio, la prise de sang, etc, sans jamais regarder l'être lui-même. Et quand on aura le souci de l'archive qui dit l'être on n'aura pas le souci de l'être. L'artiste c'est un voyant. Un voyant au sens de Rimbaud. Les artistes ont un temps d'avance qui a plus à voir avec ce système neurovégétatif qu'avec la raison raisonnable et résonante. C'est de l'intuition.

20:25 L'art du médecin c'est cette expérience avec laquelle il sent. Cet instinct qu'on ne peut ni expliquer ni transmettre. C'est d'ailleurs pourquoi il y a des médecins doués et d'autres qui ne le sont pas. Le vieux médecin qui m'a diagnostiqué un infarctus aurait pu se tromper et mettre ma diarrhée sur le compte de l'omelette aux champignons de la veille. Il me disait : « J'ai soigné longtemps avec les odeurs. Je rentrais dans une pièce et je sentais la pathologie ». Nous avons eu la capacité de sentir et de ressentir. Il y a toute cette part irrationnelle qui n'est pas déraisonnable qui a disparu aujourd'hui car on est dans une logique ultra-scientifique. Trop basée sur les analyses, les radios etc, qui mettent à distance le patient !

23:37 Il y a donc chez vous une dimension scientifique, c'est évident. Il y a une dimension chamanique, j'y crois. Il y a une dimension d'artiste, j'y crois encore plus. Voilà pourquoi certains ont du talent et d'autres n'en ont pas.

24:55 Vous devez aller chercher l'artiste qui est en vous. Cette part, au cours de votre formation, on l'a invitée à se taire. On vous a dit : vous n'êtes pas des artistes, vous êtes des médecins. Quelle est la part d'intelligence dans la formation des médecins ? Quelle est la part de la mémoire dans la formation des médecins ? Quelle est la part de la science ? Quelle est la part de l'art ?

26:50 Entendons-nous bien. Je ne suis pas du tout pour jeter la science et le médicament à la poubelle. Pas du tout. Je suis pour qu'on prenne en considération l'âme, c'est-à-dire ce système neurovégétatif. Je suis pour que l'on considère à nouveau l'art. Je suis pour qu'on retienne les deux bouts. Cette âme, qui n'est pas immatérielle est la voie d'accès au corps.

27:25 Je sais que vous avez trop de patients pour ça. Qu'il faut aller vite. On le sait, souvent il suffit d'écouter. On sait qu'un grand nombre de pathologies sont des pathologies de l'âme. Qu'on peut les soigner avec des mots (le performatif).

28:05 Ma mère a l'impression que si elle rentre de chez le médecin avec aucun médicament, elle a été mal soignée !

28:30 On écrira un jour aussi l'histoire du rôle toxique, nocif et mortel des médicaments. Il y en a dont on nous dit qu'ils nous soignent et qui sont faits pour nous tuer. La liste des effets indésirables est impressionnante ! Parfois, vous vous soignez pour une pathologie que la nature aurait guérie d'elle-même (il suffit d'attendre quelques jours) et en attendant, vous vous intoxiquez.

29:00 Il y a une tyrannie de la science et de l'archive car c'est beaucoup plus facile à transmettre qu'un savoir empirique. L'archive, c'est-ce que l'on enseigne aux médecins et c'est-ce qu'ils enseigneront à leur tour. On peut facilement transmettre la science, mais pas l'art. On sait très bien que l'expérience suppose l'accumulation du temps. Par essence on ne peut pas transmettre l'expérience.

30:29 La médecine évolue et entre votre formation et aujourd'hui vous avez déjà découvert tout ce vers quoi elle va. L'intelligence, c'est de mettre en perspective tous ces points. Vous les reliez et ils dessinent une figure, une ligne de force, une direction.

31:08 Ce vers quoi nous allons, c'est le transhumanisme. De plus en plus de science et de moins en moins d'art. Il y a une mondialisation de la médecine. Il faut la penser de manière planétaire. Vous pouvez dire pour des raisons morales : on ne peut pas choisir le sexe de son enfant, ni sa couleur d'yeux ni de cheveux. Mais on le peut techniquement. Que faire quand la morale judéo-chrétienne s'effondre ? Ce que vous ne voudrez pas faire pour des raisons morales, d'autres le feront pour des raisons financières.

32:54 Pour la procréation assistée pour les homosexuels, c'est interdit en France, mais on le voit bien qu'ils vont le faire ailleurs. Puis après ils reviennent et la question est : que fait-on de cet enfant ? Statut juridique ? Identité ?

33:19 La médecine rurale qui supposait l'art disparaît non pas au profit d'une médecine urbaine mais d'une médecine planétaire totalement libérale. C'est le marché qui fait la loi ! La question du c'est bien ou ce n'est pas bien disparaît au profit de la question : c'est rentable ou ce n'est pas rentable ?

33:50 En Iran ou en Chine on peut « acheter des organes ». En Chine on tue même des opposants politiques pour trouver des organes sur-mesure. Il n'y a pas une médecine à deux vitesses, c'est pire que ça : il y a autant de vitesses qu'il y a de richesses. Le problème du transhumanisme, c'est ça.

34:43 Luc Ferry prétend : nous vivrons jusqu'à 300 ans. C'est faux. Certains vivront jusqu'à 300 ans. Le plus grand nombre crèvera rapidement.

35:25 Google est en train de travailler au post-humain. Le corps fabriqué sur-mesure.

36:50 Le destin de la médecine qui a toujours lutté contre la nature pour lutter contre l'infirmité et la maladie va devenir encore plus contre nature.

37:18 L'anecdote du bateau de Thésée.

37:47 La logique transhumaine change le corps en un simple objet. On pourra changer des pièces, petit à petit. On peut envisager des greffes de cerveaux. Si je perds un, deux ou même quatre membres, je reste Michel Onfray. Si j'ai un problème du coeur, on met un autre coeur, etc. Quand est-ce que je cesse d'être moi-même ? Quand on commence à toucher à mon cerveau. Si on peut changer de corps tout en gardant les cerveaux, vous aurez des corps de donneur. C'est vers cela que mécaniquement nous nous dirigeons.

39:32 Ce que nous vivons actuellement c'est la fin d'une médecine et l'avènement d'une autre médecine qui donne les pleins pouvoirs à la science.

40:18 L'upload : Tout ce qu'on fait sur l'internet représente des données, des photos, des souvenirs de vacances etc. Tout cela constitue une identité. On est capable, chez des souris de créer des souvenirs qui n'ont pas eu lieu. On peut imaginer un cerveau neutre dans lequel on crée vos souvenirs à vous. Il aura alors votre identité. Postmortem, on vous reconstituera avec vos désirs, vos souvenirs etc.

41:39 Que faire. Il nous faut revenir au réel. Il faut que les non-philosophes s'emparent de la philosophie. Et qui mieux que vous, médecins, êtes mieux placés pour ça ? Il faut des États généraux philosophiques de la médecine.

43:59 Y a-t-il une politique de la médecine ? Une vision ? Ne laissons pas les politiciens s'en charger.

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